Concert du baccalauréat

Marc André Dalbavie né en 1961
Color, pour orchestre

Andris Poga direction
Marie Poulanges présentation
Patrick Pleutin peintures
Olivier Causse vidéo

Orchestre de Paris
Eiichi Chijiiwa violon solo

Durée approximative du concert : 1h
Composée en 2001 sur une commande de l’Orchestre de Paris Créée en janvier 2002 à Carnegie Hall de New York, lors d’une tournée de l’Orchestre de Paris aux États‑Unis. Color a été créée en France le 28 septembre 2002 dans le cadre du Festival Musica Dédiée à Christoph Eschenbach
Ce concert symphonique est d’une espèce un peu particulière. Il s’adjoint un plasticien. L’orchestre compte cent‑vingt musiciens, il est en quelque sorte le cent vingt‑et‑unième. Il va peindre en direct au fil du discours musical. Comme dans d’autres formes contemporaines, la danse par exemple, il ne s’agit pas d’illustrer le son par l’image mais de confronter les disciplines, pour faire de cette exécution de Color une expérience artistique enrichissante et libre. Il ne s’agit donc pas d’une explication stricte, même si cette performance a été préparée à partir de l’analyse de la partition et nourrie par une rencontre avec le compositeur Marc André Dalbavie.
Le plasticien Patrick Pleutin s’était déjà immergé dans Color l’année dernière lors d’une expérience menée avec des élèves de Terminale du Lycée Racine de Paris qui avaient composé collectivement leur propre partition à partir des principes utilisés par Marc André Dalbavie. Il s’associe ici avec Marie Poulanges, altiste de l’Orchestre de Paris. Marie Poulanges a vécu la première exécution de Color, sa « création », lors d’une tournée à New York en 2002. Les deux artistes ont travaillé à confronter le point de vue du peintre à celui du musicien, à marquer la partition d’interventions précises pour aboutir à un découpage jalonné d’ambiances, de caractères qui se matérialiseront au fil du concert.
Le concert se déroule en deux temps. Avant que Color soit jouée intégralement, Marie Poulanges et Patrick Pleutin parcourent l’œuvre et mettre en relief trois passages. Ces trois temps correspondent aux trois phases que traverse la musique de Color, qui naît, s’ouvre et se développe, avant de se refermer sur une unique mélodie. L’œuvre commence par un accord de harpe, une entrée des cuivres fortissimo, un très long ré soutenu par les contrebasses, une grande descente mélodique… en tout, ce seront cinq aspects importants qu’il faudra garder en tête.
En contrepoint à cette introduction, Parick Pleutin joue de formes géométriques, en référence au plasticien Daniel Buren, proche du compositeur. Buren a choisi dans son travail non pas de rompre avec le musée, lieu d’exposition par excellence des arts plastiques, mais d’interroger cette tradition pour la renouveler. De la même façon, Marc André Dalbavie revenait en 2002 à l’espace conventionnel de la scène de concert, avec les instruments acoustiques de l’orchestre, après avoir composé des œuvres spectrales ayant recours à l’électronique et mettant en œuvre une spatialisation du son par haut‑parleurs. D’autres formes surgissent ensuite de la palette de couleurs projetée sur l’écran : des références du Moyen‑Âge, comme le bestiaire fantastique des licorne, lion, centaure…
Mais il faut que Marie Poulanges freine ce Picasso grand format qui tague la musique de ces grands coups de pinceau : Color, ça ne veut pas dire couleur, du moins pas ici, ou pas uniquement : c’est dans la musique du Moyen‑Âge un principe d’engendrement mélodique.
Cette définition, volontairement ronflante, est choisie pour éclairer le travail auquel se livre le compositeur dans la partie centrale de son œuvre : il adopte sept principes de composition, comme un vocabulaire d’écriture précis.
Ce sont : ‑les glissandos
 ‑les broderies au violon
 ‑la pédale pulsée
 ‑les triples croches
 ‑les accords brefs et accentués
 ‑la descente ou ascension
 ‑les bribes mélodiques
Pour Marc André Dalbavie, cette partie centrale fonctionne comme une joute verbale, une battle pourquoi pas, dans laquelle les protagonistes s’interrompraient les uns les autres, de façon précise et claire, mais dans un chaos croissant.
C’est pourquoi cette phase de l’œuvre est associée à une peinture de points. Marc André Dalbavie a réagi à cette suggestion en parlant d’un portrait par l’artiste allemand Sigmar Polke réalisé avec des points peints, imitant l’image numérique faite de pixels.
Le troisième extrait proposé pour cette première écoute correspond à la toute fin de l’œuvre : les sept principes sont exploités jusqu’à l’essoufflement, la mélodie des instruments à vents est avalée (dixit le compositeur) par celle de la harpe, qui termine quasi seule la pièce.
Une impression de destruction, d’effacement cohabite donc avec une autre, de résurgence. On peut y voir une analogie avec l’Histoire de la musique, qui a vu naître la mélodie, principe délaissé par les compositeurs du xxe siècle à partir de Webern. Alors, comme s’interroge Marie Poulanges, Marc André Dalbavie veut‑il réinventer cette mélodie aujourd’hui bien déglinguée ? Et le peintre, Patrick Pleutin, peut‑il trouver un contrepoint visuel à ce travail de construction / déconstruction ?
L’exécution intégrale de Color reprend ces éléments de réflexion visuelle : une succession de phases de construction et de destruction, d’abord à partir de figures géométriques ; puis autour d’éléments figuratifs (les références médiévales évoquées plus haut, bestiaire, herbier...) ; le jeu de points accompagnant ensuite les sept principes de composition ; avant un retour à une structure architecturale évocatrice du Moyen‑ Âge (avec dans la musique une référence au chant grégorien, à l’Ars Nova) ; enfin l’évocation de la ville moderne par des formes devenues verticales, effacées, recouvertes, jusqu’à la mélodie‑harpe qui conclut la pièce et ramène le blanc intégral à l’écran.
Color peut donc être approchée comme un musicien ou un plasticien approche son art au xxIe siècle. En musique, c’est la mélodie qui a
été abandonnée, en peinture c’est le figuralisme qui fut évacué à partir de Malévitch. Tous les artistes ont donc eu à livrer un combat avec l’Histoire et avec eux‑mêmes, qui pour renouer avec cette tradition rompue, qui pour s’en éloigner. Matisse par exemple a retrouvé la danse à travers le Moyen‑Âge et du même coup une façon d’échapper à l’hyperréalisme du xIxe siècle en évacuant la perspective.
Pour Marc André Dalbavie, les éléments musicaux sont apposés de façon conflictuelle, le cataclysme est essentiel pour que la mélodie se libère de la tradition. Par le basculement vers le drame, il fait réapparaître dans la musique d’aujourd’hui cette mélodie annulée au xxIe siècle.
Christiant Leblé