Patrick Pleutin
14 juin 2021, le marché peint de la Comédie

https://lacomediedeclermont.com/saison21-22/les-marches-peintsde-la-comedie
Bernard Muntaner Marcher au plus près du Marché Dès qu’on aborde le sujet de la nourriture, cela provoque une explosion de questions, de réponses et de commentaires qui accompagnent tout de suite le sujet. Nous, consommateurs, sommes plus près de notre assiette et des ingrédients qui la composent, plus attirés par les saveurs et la découverte des cuisines locales ou exotiques que de l’univers quasi secret qui se trouve en amont de ce moment privilégié qu’est un repas... Faire son marché est une façon d’apercevoir ce qui précède la composition de tout plat dans nos assiettes : les fruits, les légumes, les poissons ou les viandes, ainsi que les boissons et les herbes aromatiques. Mais d’où viennent ces ingrédients qui nous sont proposés ? Ils sont rarement issus d’une proximité de territoire, si on n’excepte les petits marchés de villages, ici ou là. L’événement « Les Marchés peints de La Comédie » qui a eu lieu à La Comédie de Clermont‑Ferrand Théâtre National, de juin 2020 à juillet 2021 s’est donné comme projet de nous sensibiliser sur la question de la production locale dans un secteur limité à 70 km autour de la ville. À partir de septembre 2020, La Comédie a invité les paysans producteurs à poser leur étal spécifique autour du théâtre chaque deuxième lundi du mois. Mais comment rendre compte du déroulé des activités particulières et essentielles qui ont précédé cette rencontre entre marchands et consommateurs, sans utiliser les mots inhérents aux chroniqueurs ? Cette approche a été confiée à Patrick Pleutin qui a remplacé les « mots à écrire » par des images‑présence à lire dans sa peinture, laquelle a accompagné ses nombreux trajets effectués durant plusieurs mois (de novembre 2020 à juin 2021), au plus près de l’activité paysanne, dans les champs, les jardins, les caves... Il dit « Je suis au plus près du jardinier, j’apprends le respect de la patience », c’est une phrase en parfait contraste avec son travail dans lequel on peut déceler la vélocité d’une écriture graphique, l’énergie qui alimente son dessin, la maîtrise d’un chaos coloré, la composition qui dérègle les règles, bref, une impatience à saisir le présent qui s’offre à sa perception et qui fait exprimer la richesse de son ressenti immédiat de plasticien. « Ce sont des sujets magnifiques que je peins à genoux dans la terre humide ». Peinture gestuelle, presque fébrile, mais surtout parfaitement maîtrisée, comme le sont les gestes du Paysan, ou du Chef dans sa cuisine. Il rencontre les paysans dans leurs champs, et, comme dans une chorégraphie symétrique à leurs gestes, il se penche vers la terre où il a posé sa feuille de papier et sur laquelle il traduit cet univers qui l’entoure en traçant des correspondances graphiques colorées de son expérience in situ. Il documente la ferme, le jardin ou le potager des uns, le champ et la cave des autres. Il va traduire, en s’immergeant, l’origine de ce que nous trouverons plus tard sur notre table, dans nos assiettes, l’oignon sorti de terre, le haricot déjà vert attaché à sa tige, les cagettes de tomates prêtes à être livrées, la viande découpée, le poisson scintillant, les champignons en germination.... Sa relation avec les marchands est des plus amicales, la bienveillance et l’empathie avec ce monde qu’il souhaite traduire est sincère et plein d’humilité devant la présence inatteignable de ce qui est propre à la Nature. L’Art n’est qu’un ersatz, même s’il nous conduit à la rencontre du réel, on sait qu’il n’est qu’une imitation, même réussie, de la nature... Mais c’est dans l’action de peindre, ici un réel, que se retrouve une forte présence de Nature dans l’acception la plus étendue du mot. Patrick Pleutin dessine aussi dans les caves où poussent les champignons, il va même tailler les vignes avec un vigneron en plein milieu d’un mois de février sec et froid. Il participe au plus près de ce monde paysan « je peins entre les allées, à même la terre battue, les gestes des cueilleurs et mes peintures sont des incorporations de tous leurs gestes « en présence ». Après ce temps passé, traduit en images dans la campagne, il va quitter jardin, champs, caves et potagers pour rendre compte ensuite, toujours en leur présence, des étals des marchands installés à proximité de la Comédie. Ils sont tenus par les paysans eux‑mêmes qui savent parler de leurs productions, et qui trouvent ainsi l’occasion d’échanger directement avec le consommateur... « L’avantage de la vente directe c’est que vous avez le consommateur en face, vous saurez ce qu’il pense de vos produits : ça sort le paysan de sa ferme et de son quotidien » Pour cette rencontre sur le marché, il s’est fait confectionner une table roulante de cantine sur laquelle il a posé de nombreux pots d’encres de couleurs, disposés dans une déclinaison d’arc en ciel, associés à des pinceaux et des calames appropriés. Il s’opère un amical jeu de face à face entre ces deux tables d’exposition, la sienne avec les ingrédients de sa production plastique et l’étal du marchand qui rivalise de couleurs naturelles exprimées par les légumes, fruits, et autres condiments. La première manifestation avec le Marché s’est tenu dans la salle des Pas perdus de l’ancienne gare, où se trouvaient jadis les voyageurs en attente d’un prochain train, ou venus accueillir des amis ou parents, arrivés d’on ne sait où... Le chariot de l’artiste se déplaçait devant chaque étal des maraîchers pour les représenter derrière leurs produits offerts à la vente, l’ensemble toujours traduit dans une urgence de réalisation, comme si la courge, le poisson ou le fenouil allaient disparaître de sa vue. Il s’oppose, dans son rapport aux choses et au temps, à ce qui est propre au paysan, obligé d’attendre la germination, la pousse, la récolte dans cet espace temps inhérent à son travail. Deux êtres‑là au monde qui se complètent parfaitement pour l’occasion. Sur le terrain des paysans il avait posé ses feuilles de papier à même la terre pour dessiner. Dans la salle des Pas perdus il a posé également au sol deux lés d’une toile de 3 x10 m chacune, autour de laquelle il se déplace en effectuant des pas de danse improbables qui accompagnent, ou commandent, la gestuelle créatrice de ses pinceaux. Ces grandes toiles posées au sol sont comme des nappes qui recouvriraient des tables, mais qui sont en réalité pensées comme des passerelles, « une extension du plateau de la scène connecté au monde du théâtre ». La performance plastique et chorégraphique de l’artiste, est exécutée en public, comme un acteur sur scène exprimant sa présence au sujet. Cette toile sur laquelle il a posé des fruits, des légumes, du poisson, de la viande, qu’il matérialise entre linéaments de dessins et colorations de peinture, aurait pu être présentée sur un plan horizontal, placées à hauteur de table afin que les spectateurs se trouvent en face à face comme dans une tablée de convives, dissertant sur les ingrédients à partager, et ici présentifiés. Mais l’espace devait retourner aux Pas perdus pour les spectateurs du théâtre, et les toiles furent tendues sur châssis et élevées dans les airs, accrochées en haut des murs, en face l’une de l’autre dialoguant à distance. Ainsi, la peinture passa de la table au tableau. On est passé d’une position horizontale à une exposition verticale, quittant la proximité familière d’un repas éventuel pour rejoindre la chose sacralisée. Passer de la nourriture à consommer à celle à regarder, à admirer : lever la tête pour voir les images‑présence nous regarder. Au sol, au centre de la salle une sorte d’« araignée » blanche, ou un rhizome complexe est peint sur un tapis de danse (qui suggère aussi les pas). Sur ce fond noir on pourra y lire une cartographie simplifiée des chemins qui conduisent aux lieux de cultures où se préparent les prochains marchés. Cette invitation graphique se retrouvera de façon très précise avec le livre. Présentée en une carte pliée, elle sert de demi couverture à l’ouvrage et rend compte de l’itinéraire à suivre pour qui veut s’investir dans l’aventure. Chaque lieu est situé dans un périmètre qui grandit. Il commence du plus proche (5km), jusqu’à atteindre un rayon de 70 km de distance autour de la ville. Le mystère que l’on recherche dans l’art culinaire, ou la cuisine familiale pourra être levé : on peut aller voir les lieux, et tous les acteurs de proximité, en refaisant le voyage que l’artiste a fait dans ces lieux sublimés par sa peinture. Lorsque Patrick Pleutin dessine et peint sur son chariot de cantine face au maraîcher, une caméra filme en temps réel l’élaboration de son travail et le retransmet sur grand écran, à l’extérieur, afin de décloisonner l’espace et inviter le passant à vivre l’immédiateté de sa création. Pendant le temps de la découverte de ces différents lieux, lors de ses dix voyages étalés sur un an, il aura réalisé près de 250 dessins, dont une sélection de 114 se retrouveront dans le livre « Les marchés peints de La Comédie », l’édition qui en a découlé et qui rend compte de cet événement à La Comédie de Clermont‑Ferrand. C’est un ouvrage peu banal dans sa confection car il est réalisé avec des encres Pantone qui remplacent les couleurs habituelles de l’imprimerie, toujours pour être au plus près de la reproduction fidèle de ses peintures aux colorations particulières. De même que ses dessins rendent compte de ce qui a précédé la nourriture qui est dans notre assiette, la fabrication de l’ouvrage laisse apparaître un « hors champ » du livre. On peut voir sur le dos les nombreux cahiers cousus dont chacun est souligné d’une couleur différente qui reprend les couleurs qui ont servi à imprimer les images. Il se présente comme métaphore de ce qui ne se voit pas lors de l’achat d’un produit ou dans la confection d’un plat, mais qui fait qu’il existe pleinement dans sa singularité. Le dos (ce qui est derrière) cache le processus, le secret alchimique d’une chose visible. C’est ce qui fait question : « comment c’est fait ? », « il y a quoi dedans ?», « quelle en est la recette ? » Mais on sait que toute recette (en cuisine, ou en art), ne fait ni la réussite, ni le succès, et que, pour exprimer son art, il faut aussi être attentif à la révélation, à l’émulsion du moment, au bouillonnement inattendu, tout ce qui se manifeste lors de l’élaboration d’un travail, et, bien sûr, à la soudaine arrivée du hasard, qui, comme tout accident peut orienter de nouvelles recettes. La sérendipité est propice à de nouvelles créations. Lors de son travail l’artiste a renversé un pot de couleur blanche sur sa toile... Plutôt que de l’effacer, ou de tout recommencer, la tache est devenu la laitance en support du poisson dessiné. L’artiste est attentif à ce qui se déclare soudainement, ou qui se trouve proche. Pour être toujours au plus près du réel, ou le convoquer, il a souvent frotté ses feuilles de carnet avec la terre à portée de main, ou les herbes colorantes qu’il marie à son dessin. C’est sa rencontre avec la caractéristique de la région qui l’a conduit à exécuter avec de la poudre de lave du volcan, le fond en grisaille de ses deux toiles. Être « au plus près » est un présent sans artifice, sans déformation, sans parasitage, un « plus » fidèle au sujet peint. La photographie d’une tomate, d’une courge, d’un céleri, ne saurait remplacer le contact direct avec le sujet. Traduire une traduction s’est s’éloigner encore plus d’une rencontre. Le face à face produit la fulgurance de la traduction on l’a dit, l’artiste dessine et peint très vite, comme si l’urgence de l’instant se faisait primordiale. Peindre au plus près du marché et de ce qui le constitue. Peindre au plus près d’une réalité à dévoiler. Bernard Muntaner Critique d’art, commissaire d’expositions Marseille le 9 septembre 2021
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exposition Comédie Clermont