« On ouvre, on écarte et on referme, on ouvre, on écarte et on referme... » La voix de Pascal qui s’extrait du brouhaha de la piscine résonne encore 21 ans après mon premier cours de natation à Châtillon‑en‑Diois. Drôle de fil rouge de ma vie. Presque rassurant. Je crois que cette piscine fait partie des lieux qui m’ont vu grandir... et qui m’ont fait peut‑être grandir ? Je me souviens des cours dans le petit bassin et du passage au grand bassin, le bassin des grands, où je peinais à avoir pied du bout de mes orteils, quelle aventure c’était ! Pour me familiariser avec cette nouvelle profondeur, Pascal m’invitait à aller chercher ses clés au fond du bassin. À l’époque, je pensais que si je n’y arrivais pas, Pascal n’aurait plus de clés !! Alors j’y allais, mon courage entre les mains, et donnait tout pour les lui rendre saines et sauves.
Je me souviens des cours de natation que j’ai assidûment suivis jusqu’à ce que sortir le soir avec mes amis ne me permette plus de promettre ma présence le lendemain matin... Enfiler la combinaison encore humide, grimacer, pas encore tout à fait réveillée, plonger dans le grand bain et là ressentir encore la joie que me procure le fait d’être dans l’eau, en mouvement. Le matin, plaisir de cet enchaînement : crawl, brasse, dos crawlé, pull‑boy, plongeons, et l’après‑midi la joie immense d’être libre de faire ce que je veux : le poirier, des roulades à en avoir mal à la tête, des bombes, des I, la sirène bien sûr, le toboggan (installé un peu plus tard), sans oublier de faire un string avec son maillot pour aller plus vite, évidemment. Retrouver mes amis d’enfance, chaque après‑midi, supplier les parents pour aller s’acheter des bonbons et les déguster entre deux bombes dans la piscine. Il y avait des arbres avant, à la place du préau.
Je me souviens avoir été très triste de leur disparition. Heureusement, le point de vue sur les montagnes qu’offre ce lieu n’a jamais disparu. Je ne sais pas si ça existe ailleurs une piscine aussi belle.
Puis il y a eu l’adolescence, aller à la piscine qu’avec mes amis, dire mon nom timidement à l’entrée, espérer qu’il reste des places sur la carte familiale pour ne pas avoir à faire un aller‑retour au village, ouf ça passe toujours. Plus de poirier ni de roulades, place au bronzage, lectures et papotages entre amis. Être fière de ressembler enfin aux filles qu’enfant je regardais en me disant : un jour ce sera moi et mes copines. Tout ça en étant traversée par l’appel des roulades et de l’enfance duquel je m’éloignais petit à petit... Repérer les mecs du camping, s’émerveiller devant leur salto arrière, et parler de la vie et des garçons des heures durant face à la montagne. Demander un peu de sous pour un nuggets frites à midi avec les copains au snack de la piscine quand c’est autorisé par les parents, bien sûr. Un air de liberté qui commence à naître. Je crois que cette piscine fait partie de mes lieux préférés au monde.
Y aller aujourd’hui c’est aussi me souvenir, la nostalgie qui m’enivre, mais la bonne, la saudade, on dit je crois. 21 ans après, c’est toujours le même chemin, arriver en surplomb, regarder, ou plutôt distinguer les silhouettes, qui est là ? Repérer des visages familiers, joie de les retrouver, poser mes chaussures à l’entrée, passer le pédiluve, dire bonjour à Pascal, rejoindre les personnes aimées, choisir ma place en arrivant, la mienne a changé au fil des années, mais ça fait quelques temps qu’elle est vers le préau, mais pas dessous, parce que j’aime être au soleil. Papoter, prendre ma douche, faire des longueurs, lire, parler, admirer la vue, regarder les plus jeunes faire à leur tour de merveilleuses figures artistiques dans l’eau, ivres de la liberté de l’enfance, regarder les ados, en groupe, parler, piailler, faire des saltos. Continuer à construire des souvenirs dans cette piscine déjà si chargée et parfois encore faire des roulades et des poiriers.
Emma Muntaner 2025