C’est peut-être la première fois que nous autres, habitués, rentrons dans cette piscine comme spectateurs sans exécuter ces pas qui mènent à la serviette, puis à la douche, puis au bain. Quel sentiment de subversion que de venir déranger l’eau qui dort la nuit… Passé le pédiluve, c’est un temps en suspend qui s’éprouve, un temps qui donne le ton à cette performance, une suspension qui fait dors et déjà écho à l’apesanteur, à priori identique à celle ressentie dans le bassin. C’est toutefois un autre bain qui nous attend qui n’est autre qu’un bain de sens. Sonore d’abord, visuel ensuite, olfactif aussi - l’odeur de chlore ne prenant pas de congé à la nuit tombée vient visiter les spectateurs- mais aussi interoceptif puisqu’il vient convoquer chez chacun des éprouvés, des sensations, une phénoménologie de l’intime qui, au fil de la soirée, s’inscrit dans l’universel que cette piscine contient.
Enfin la piscine est à l’honneur ! Celle qui est parfois méprisée, inégalable à l’immensité de la mer… Enfin la piscine trouve une place, sa place, enfin nous pouvons la célébrer. Il faut se rendre à l’évidence, la piscine de Châtillon saisit ce qu’il y a de plus universel au coeur des villageois et de celles et ceux ayant adopté ce lieu si précieux.
Pas évident de croire qu’une piscine détient le pouvoir de susciter autant d’effets, elle qui pourrait avoir tout à envier à la mer. Le pouvoir de l’eau reste pourtant le même, n’est-ce pas de l’eau dont on parle ici finalement ? N’est-ce pas davantage une histoire de sensations, de ce que l’eau nous permet d’expérimenter ?
Fil rouge de cette performance vers lequel tendent les artistes, l’eau s’articule aux différentes créations et fait l’éloge du mouvement, de l’improvisation, de l’incertain nous contenant alors un temps dans cette plongée sensorielle. S’articule alors une création qui agit dans l’instant, qui se crée au fil de l’eau, et fait résonner son mouvement, sa nature changeante, et sa vitalité. Celle-ci vient saisir le spectateur et vient faire écho à ce que nous éprouvons dans le bassin. N’est-ce donc pas dans l’eau que nous sommes traversés par le luxe de nous laisser porter par ce qui se joue là maintenant ? N’est-ce pas ce que l’on fait lorsque l’on nage : avoir l’intention du geste, tout en se laissant porter par le mouvement de l’eau. À cette image se superpose le peintre qui, après l’intention du mouvement, observe ce qui se joue sur la toile lorsque l’eau rentre en contact avec la matière, sans savoir ce qu’il va produire. Tout se passe comme si la performance intégrait de fait le spectateur, lequel est alors contraint de s’y inscrire, de laisser émerger ce qui se joue chez lui en direct. Celui-ci se retrouve invité à habiter la scène, à observer surgir en lui des sensations qui viennent s’imprimer dans l’intime vécu par tous et toutes.
Retraçant tout au long de cette soirée l’histoire de l’eau, ce qu’elle permet, ce qu’elle représente, c’est le mouvement ici qui semble à l’oeuvre. Le spectateur se retrouve projeté dans ce bain, porté par ce courant, ce fil invisible qui relie les différents temps forts de la performance. Ce courant prend la forme d’outils avec lequel le peintre vient balayer sa composition instantanée pour en superposer une autre, en fondre une autre, puis l’effacer et recommencer. C’est l’eau ici qui permet la métamorphose, la transformation de la matière, comme le ferait un courant, c’est ce mouvement qui anime le coeur de la performance.
Telle la goutte d’eau, apparue il y a des milliards d’années, les histoires que les sujets entretiennent avec cette piscine ne cesse de se réinventer. Comme elle, elles prennent d’autre formes, mais sa structure ne change pas, presque intemporelle la goutte d’eau, comme cette piscine.
S’articulent alors plusieurs performances en une, une danseuse fait corps avec l’eau, avec la musique de la peinture… et alors surgit la sensation d’être porté, d’être contenu dans cette plongée sensorielle qui vient faire éprouver au spectateur ce qu’il pourrait ressentir sous l’eau. Comme sous l’eau, dans cette dimension temporelle suspendue, lente, intense, comme dans un bain, nous nous retrouvons à écouter, à observer ce qui se passe dans ce temps là.
Sur fond de BO de Mon Oncle, ou encore pris dans les tourments du Carnaval des animaux, nous voilà transporter dans le récit historique de Châtillon. Un choix musical qui nous amène des années en arrière.
Satie qui se mêle aux paroles du maitre nageur, paroles fidèles année après année. Paroles qui se transmettent de générations en générations année après année comme un fond sonore, intégré à la piscine. Comme s’il faisait partie intégrante du décor, de ce que constitue l’essence même de cette piscine finalement, sa voix, ses mots.
La création continue à laquelle les yeux s’émantent ne fait pas l’économie de l’eau elle non plus, le peintre s’en sert, en joue, pour déformer, rejouer les métamorphoses en direct, effacer, fondre, brouiller. Des éléments naturels sont intégrés au dispositif de création, on y voit surgir l’articulation entre l’homme et la nature, l’homme et la culture à l’image de la piscine, cette piscine si subversive car portée sur l’extérieur, qui ne rompt pas avec la nature et qui épouse le décor montagneux, et l’invite à participer à l’expérience qu’en font les visiteurs. N’est-ce pas l’eau ici aussi qui, entre autres, ne permet pas au peintre de savoir ce qui se passera au contact de la toile, au contact du support. L’eau ici relie l’artiste à l’improvisation, inscrit l’eau dans l’oeuvre comme actrice de ce qui va se produire.
Performance et réunion nocturne qui rendent hommage à cette piscine nous convient pour écouter son histoire, ses secrets mais dont les mystères restent à découvrir. Quelle émotion de saisir à quel point celle-ci occupe une place particulière dans le coeur de qui partage de près ou de loin une histoire avec Châtillon en Diois.
« On sort de l’eau s’il vous plaît merci » met fin à la performance, et nous fait sortir la tête de l’eau en même temps.On ressort alors de cette plongée, on regagne la surface après ce moment suspendu au coeur de l’eau et de ce que cette piscine avait à nous dire et à nous transmettre.
Est-ce que ce que l’on ressent dans une piscine constitue l’ébauche du sentiment océanique ? Un sentiment océanique limité mais qui donne le goût, le goût de l’horizon qui s’offre à soi, le goût de « l’expérience de la légèreté », un cadre qui permet d’expérimenter la liberté. « On ne surplombe plus de toute sa hauteur de jambe le monde qui nous entoure, on en fait partie. En ce sens, plonger n’équivaut pas à tomber, mais à s’unir. C’est partir à la rencontre et non chuter. »
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